La Fraternité par Michel Brunner

La Fraternité par Michel Brunner

Je voudrais d’abord vous raconter une histoire, pour introduire cette intervention. L’histoire d’un arbre et d’une pirogue, issue d’une très ancienne sagesse océanienne. Elle a été décrite et rapportée par Joël Bonnemaison, un géographe et ethnologue français, disparu en 1997.

Bien avant-nous, peut-être, les habitants de Mélanésie ont réfléchi aux contradictions qui peuvent exister entre le local et l’universel.

Ils formalisent cette réflexion à travers des expressions imagées, porteuses de sens.

Ainsi, là-bas, les  »hommes-lieux » sont les humains qui choisissent, qui préfèrent l’enracinement et la sédentarité.

Les  »hommes flottants », au contraire, donnent la préférence aux voyages, à l’errance, à la migration perpétuelle.

 

Mesdames et messieurs, je ne suis pas venu vous raconter des histoires… Ni vous emmener en bateau ! Mais juste pour préciser que la richesse de la tradition mélanésienne, comme celle de la culture chinoise, d’ailleurs, ne raisonne jamais en terme d’opposition… Mais de conciliation. D’harmonie.

Ainsi, depuis des lustres, les chefs coutumiers de Mélanésie refusent de faire un choix, de dire qui est le meilleur, entre celui qui reste, l’homme-lieu, et celui qui part, l’homme flottant.

Pour dire cela, ils utilisent la métaphore de l’arbre et de la pirogue. Autrement dit, entre l’arbre enraciné, immobile… Et la pirogue, flottant au gré des courants ou des coups de pagaies.

Pour eux, pas question de juger qui est le meilleur…Entre l’enraciné et le déraciné.

Entre celui qui a une vision du monde, et l’autre, qui en a une bien différente.

 

Dans leur esprit, loin d’être opposées, les deux visions se conjuguent et s’enrichissent !

Ainsi, par exemple, les Mélanésiens de l’Ile de Tanna refusent de faire un choix, de dire que cet homme-là est meilleur ou plus mauvais que l’autre.

D’ailleurs, expliquent-ils, il est absurde d’opposer un arbre et une pirogue. Parce que c’est toujours avec l’arbre que l’on fabrique la pirogue !

 

Ils veulent dire, par là, que c’est l’enracinement local qui donne à chacune, à chacun, l’énergie d’aller vers l’ailleurs, vers l’universel.

Mais ils veulent dire aussi, que l’homme immobile ou, au contraire, celui qui bouge, que celui qui pense comme-ci, et cet autre qui pense comme-çà ; que la différence entre des modes de pensée différents n’est pas source de conflits, mais au contraire, peut enrichir les uns et les autres…

Oui, car malgré les apparences, l’arbre et la pirogue sont faits du même bois !!!

 

A partir de là, une vision tolérante de l’humanité, s’installe.

 

On voit bien ici, que la sagesse du peuple mélanésien s’adapte, parfaitement, au phénomène des migrations qui va, très certainement, s’amplifier dans les décennies à venir.

 

Mais je reviens au sujet qui nous intéresse ici, ce soir.

 

L’ouverture d’esprit des mélanésiens, le respect de l’autre, bref, la tolérance dont ils savent faire preuve, nous donnent une leçon de sagesse, à nous les occidentaux, qui  cherchons, trop souvent, à stigmatiser les différences, plutôt que de voir l’essentiel.

 

Oui, que l’on pense différemment est une bonne chose, mais une évidence s’impose :

Chaque être humain est sacré !

Et plutôt que de mettre en avant nos disparités, nos dissemblances, nos discordances,  nos points de vue parfois opposés, pourquoi ne pas mettre d’abord, en exergue,au-dessus de tout, ce qui nous relie, ce qui nous unit ? 

Et ce qui nous relie, ce qui nous unit, n’est-ce pas la Fraternité ?

C’est ce que nous allons voir dans quelques instants.

 

Avant de rentrer dans le vif du sujet, permettez-moi de vous lire ce court poème d’un poète et métaphysicien qui s’appelle Ibn Arabi, une grande figure de l’Islam du 13 e siècle.

C’est une véritable apologie de la tolérance, et du respect de la diversité.

 

Je lis :

 

«  Mon cœur est devenu capable

d’accueillir toute forme

 

Il est pâturage pour les gazelles

et abbayes pour les moines

 

Il est un temple pour les idoles

et la Kaaba pour qui en fait le tour.

 

Il est les tables de la Thora

Et aussi les feuillets du Coran

 

Je crois en la religion de l’amour.

Où que se dirigeront ses caravanes

car l’amour est ma religion et ma foi ! »

Mesdames et messieurs, je vais donc vous parler quelques instants et tenter d’apporter une réponse à la question : Pourquoi la Fraternité ? La parole pourra ensuite circuler et chacune et chacun aura la possibilité d’exprimer son point de vue.

 

 

J’ai peut-être l’allure d’un nounours, mais je ne suis pas un  »bisounours » !

Une précision utile pour vous dire que je ne souhaite pas faire de grandes et belles phrases sur la Fraternité, mais plutôt aborder ce sujet d’une façon à la fois spirituelle et concrète.

 

La Fraternité, ce n’est pas seulement l’alliance, ou l’alliage, du blanc et du noir, ce serait trop simple… la Fraternité, c’est une couleur. Une couleur qu’il nous faut peut-être inventer, avant de la partager.

Une couleur lumineuse comme un arc-en-ciel. Une multitude de couleurs, mais des couleurs gaies, franches. Des couleurs qui éclairent, des couleurs qui se partagent.

La Fraternité c’est tout cela.

C’est une Fraternité qui dépend davantage de nos actions que de nos mots.  C’est une Fraternité en actes !

 

Dire que l’on aime la Fraternité, c’est peut être utile, mais ce n’est pas suffisant !

Trop facile..

 

Mais la faire vivre, lui donner du sens… ça,  c’est autre chose !

 

Car la Fraternité ne s’impose pas, ne se décrète pas. Elle se vit, se cultive, se partage avec l’Autre, avec les Autres…

Mais avant de la vivre et de la partager, elle doit naître et se développer en chacun de nous.

Et pour cela, il faut essayer de savoir ce qu’elle est, quelle est son utilité…

 

Une minute d’histoire, si vous le permettez, pour évoquer le triptyque républicain qui orne les bâtiments publics de notre pays.

 

Si la formule est plus ancienne, les trois mots  »Liberté, Égalité, Fraternité » apparaissent côte-à-côte, pour la première fois, en tête d’un document officiel, le dimanche 27 février 1848.

 

 

Ce jour-là,  »le Moniteur universel » publie un communiqué du gouvernement provisoire, formé suite à la Révolution qui vient d’avoir lieu à Paris, du 22 au 25 février, et a abouti à la proclamation de la Deuxième République.

 

 

En tête de ce communiqué, figure donc la devise :

« Liberté, Égalité, Fraternité ».

Depuis, elle est toujours-là.

Mais on remarque, toute de suite, que le mot  »Fraternité » figure en troisième et dernière position.

 

Ce qui ne veut pas dire qu’elle est moins importante que les deux premières, au contraire !

 

Pour ma part, je considère même que Liberté et Égalité relèvent un peu de l’utopie.

Eh bien oui…

Serons-nous totalement libres un jour ? Bien sûr que non ! Nous vivons en société, avec des règles, des lois, qui, parfois (souvent…) mettent des limites à notre liberté. Et c’est bien normal.

 

Serons-nous totalement égaux, un jour ? Bien sûr que non ! Il y aura toujours des disparités entre les gens. Il n’y a pas d’égalité face à la maladie, le handicap, le travail, l’argent…

 

En revanche, si nous voulons être fraternels, là, tout de suite, ou en sortant de cette salle, on peut le devenir, on peut l’être !

 

Alors, si Liberté Égalité Fraternité sont des valeurs, la Fraternité a quelque chose de plus,quelque chose en plus : la Fraternité, c’est une attitude !

 

Une attitude que l’on peut tous acquérir et mettre en pratique ! Que l’on soit jeune ou vieux, riche ou pauvre, que l’on vive ici ou là… peu importe !

 

La Fraternité nous met toutes et tous sur le même pied d’égalité !

 

Je reviens sur la petite histoire du début de mon intervention :

Même si un chêne, un acacia ou un olivier semblent différents de la pirogue, ils sont faits du même bois !

 

 

Oui, au-delà de nos différences (sociales, économiques…) la Fraternité met en exergue notre capacité à reconnaître,dans l’autre, dans celui ou celle qui est face à moi, le même être humain que moi !

Une évidence, que l’on oublie trop souvent. Une évidence qui peut prendre la forme d’une approche spirituelle, qui peut toutes et tous nous réunir.

 

A propos de spiritualité, on ne peut pas évoquer la Fraternité sans évoquer sa place dans les religions. Toutes, je dis bien toutes, l’ont mise en exergue, et ont  rappelé la place majeure qu’elle devrait occuper dans les relations humaines.

 

Si les religions ont su lui donner la place qu’elle mérite, elle a été antérieurement développée par une sorte de vague humaniste qui a submergé une grande partie du monde, il y a 2500 ans, c’est-à-dire, entre le 6e et le 5e siècle avant notre ère.

En l’espace de quelques décennies, apparaissent des personnages qui vont, d’une certaine façon, poser les racines de ce qui ressemble bien à une sorte de sagesse universelle. Ils se nomment Bouddha en Inde, Zoroastre en Perse, Confucius et Lao-Tseu en Chine, les philosophes pré-socratiques en Grèce, les prophètes juifs… Tous vivent à la même période, tous ne se connaissent pas puisqu’ils résident à des milliers de kilomètres les uns des autres, dans des univers bien différents, mais tous disent à peu près la même chose.

C’est le philosophe Karl Jaspers qui, le premier, a découvert cette étrange similitude. Cette émergence spirituelle. Lui parle de la période axiale de l’humanité.

Au cours de la même période donc, et à différents endroits du monde, des grands  sages vont se révolter face à des formes de barbaries, et insister sur la nécessité, pour l’être humain, d’accéder à la sagesse en empruntant les chemins de la tolérance et de la Fraternité.

Pourquoi et comment cette émergence spirituelle a pu voir le jour ? Au même moment ? A différents endroits du monde ?

Personne ne le sait aujourd’hui. Mais le fait est là.

 

Dans les siècles qui ont suivi, toutes les religions vont être imprégnées de Fraternité. Elles en ont même écrit de belles pages, que ce soit dans la Bhagavad Gita, la Thora, la Bible, le Coran…

 

J’ai évoqué Ibn Arabi au début de mon intervention. J’aurais pu également citer un autre grand poète et mystique persan du 13e siècle également, le poète Rumi.

Mais je pense aussi à François d’Assise, et encore plus près de nous, à l’Abbé Pierre, à Sœur Emmanuelle… Et à d’autres grandes figures comme Ghandi, Martin Luther King ou encore Nelson Mandela.

 

Mais revenons en 2018…

Comme le dit Abdennour Bidar dans ce petit livre (« Plaidoyer pour la Fraternité ») que je recommande à toutes et tous : «  la Fraternité est une école de la rue. Elle commence devant chez soi, elle naît d’une proximité physique quotidienne, d’une mixité sociale de tous les jours. La Fraternité se pratique dès le plus jeune âge, et c’est donc, aussi, une affaire d’éducation familiale.

Combien de familles transmettent le principe éthique qu’on est d’abord frères humains avant d’être frères en religion ou frères de classe ? » affirme-t-il.

 

 

Pour Abdennour Bidar, philosophe et qui ne cache pas son attachement à la religion musulmane, face à tous les sacrés quiopposent les humains (il fait, allusion, entre autre, aux différences entre les religions), pourquoi pas, dit-il, mettre en commun un sacré partageable.Oui, un sacré partageable !

 

« Un sacré, dit-il, qui n’empêche pas les uns de croire en tel dieu et les autres en aucun dieu. Un sacré qui n’entre en concurrence ni avec les religions, ni avec l’athéisme. Personnellement, dit-il, je ne vois que la Fraternité qui remplisse ces critères »…. « Le Sacré de la Fraternité n’impose rien. Il laisse être. Il laisse chacune et chacun libre, et, en même temps, il prend soin de l’autre ».

 

Comme le dit Bidar, il y a urgence à nous mobiliser mais autour de quoi nous rassembler ?

Comment lutter contre les peurs, les rejets, les replis identitaires et communautaires ?

Comment promouvoir la tolérance et rappeler les bénéfices que nous pouvons tirer de nos différences, de notre diversité ?

Eh bien, en puisant dans nos racines pour réhabiliter la grande oubliée de notre devise républicaine : la Fraternité.

La Fraternité est un principe fort, à la fois symbolique et concret. Elle est aujourd’hui mise à mal, à la fois par la gravité accrue des fractures sociales, et par le choc dramatique des ignorances entre cultures et communautés, des intolérances et des replis sur soi.

Or, la Fraternité, morale et sociale, est une urgence » affirme-t-il.

Pour Bidar, la fameuse formule, appelée Règle d’or, et qui se définit par cette belle phrase : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’il te fasse » pourrait encore être améliorée en la positivant ainsi :

 

« Fais aux autres le bien que tu voudrais qu’ils te fassent ! »

 

 

 

 

Dans un autre livre, tout aussi intéressant (« Les Tisserands »), le même auteur nous indique le chemin à suivre, la voie à emprunter pour que chacun de nous soit pleinement humain.

 

 

C’est ce qu’il appelle les trois symbioses. Je les cite.

 

  • Il nous faut développer un lien symbiotique avec la nature. (Elle prend soin de nous, alors prenons soin d’elle)
  • Il nous faut développer un lien symbiotique avec autrui. (C’est faire attention à l’autre, nous soucier des relations que l’on peut et que l’on doit avoir avec l’autre, avec les autres…) Autrement dit, c’est la Fraternité.
  • Il nous faut développer le lien symbiotique avec nous-même. (C’est mieux nous connaître et prendre soin de nous.)

 

La paix du monde passe par la paix avec soi-même.

 

 

Alors, la Fraternité, si elle devient fondamentale dans nos relations avec l’autre, avec les autres, si elle devient un précepte important, un socle sociétal, alors,  elle peut avoir une incidence sur notre quotidien… Et sur les décisions de nos gouvernants.

Prenons quelques exemples.

Si la Fraternité joue pleinement son rôle, alors…

_ Comment supporter et ne pas bouger face aux 500 personnes qui meurent chaque année, dans la rue, en France, et dans le plus grand silence ?

  • Comment accepter que des êtres humains cherchent à se tuer plutôt qu’à échanger et à se comprendre  ?
  • Comment ne pas chercher à atténuer les énormes disparités entre les très riches, qui accumulent sans cesse, et les pauvres, de plus en plus nombreux ?
  • Comment ne pas se révolter quand, dans le même temps, le nombre de milliardaires qui s’enrichissent chaque jour un peu plus, grâce à quelques clics sur la bourse de Tokyo, de Paris, ou de Wall Street, sont de plus en plus nombreux ?
  • A quand, une décision mondiale, qui plafonnera les salaires des plus grands dirigeants de ce monde… Comme pour certains sportifs ? Je pense notamment aux joueurs de foot dont certains gagnent plus d’un million d’euros… Par mois ? Plus d’un million d’euros par mois !!!!

 

 

 

La liste pourrait s’allonger indéfiniment… Mais je termine par un constat :

 

Dans un monde où l’incivilité, la violence, s’installent partout, à tous les niveaux, dans la cour de l’école jusque dans les médias et les rapports entre ceux qui dirigent le monde, pourquoi la Fraternité est-elle si souvent et trop souvent absente ?

 

En fait, nous vivons une période intéressante, car nous allons, peut-être, assister à la reconnexion entre vie spirituelle et vie sociale. En tout cas, je le souhaite.

 

Abdennour Bidar, encore lui, l’affirme dans ce livre : Pendant longtemps, le spirituel a été porté par des religions concurrentes, et souvent violentes entre elles.

 

Conséquence de cela : on a évacué la dimension du sacré. Du coup, on n’a plus rien trouvé qui nous solidarise suffisamment fort, les uns les autres, et on a essayé de faire sans, depuis deux siècles, avec des sacrés de substitution : la Nation, le Progrès technique, la Liberté, l’Égalité…

 

La Fraternité n’a pas encore vraiment été essayée, dit-il. Elle est sacrée pourtant, autant dans les morales religieuses que profanes. Elle est, dit-il,une arche d’alliance,un pont entre les gouffres qui divisent les croyants entre eux, et contre les non-croyants. Elle réconcilie. Elle est universelle.

 

Oui, le Sacré ne doit pas désunir mais réunir !

 

En 1932, le philosophe Henri Bergson écrivait que nous aimons, assez facilement, nos proches, notre pays, mais qu’entre l’amour de ceux-là, et celui de l’humanité, « il y a toute la distance du fini à l’infini, du clos à l’ouvert ».

 

Sans aucun doute, il nous faut passer du « clos à l’ouvert » pour reprendre l’expression de Bergson. Nous sommes peut-être arrivés à un moment où il nous faut -ensemble- réaliser ce saut dans l’ouvert.

Ce n’est pas seulement l’univers qui est devenu infini, sous le regard des astrophysiciens, ce n’est pas seulement notre capacité à produire de la richesse, qui devient infinie, grâce à nos machines, c’est aussi notre capacité d’aimer, qui est appelée, aujourd’hui, à l’infini.

 

Je le dis et le répète depuis le début, chaque être humain est sacré… Mais on oublie également que chaque être humain va disparaître… Un jour…

Alors si nos gouvernants, si les très riches, si les très violents, se levaient chaque matin en se souvenant qu’ils vont mourir un jour, je pense que le monde tournerait plus rond !

 

 

Savoir que l’on va mourir doit nous donner la FORCE ET LA JOIE DE BIEN VIVRE ! Il suffit de lire les philosophes grecs pour s’en convaincre. Et notamment les stoïciens. Mais c’est là un autre sujet de conférence…

 

Oui, bien vivre…. N’est-ce pas, d’abord, avec la Fraternité chevillée au corps ?